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lundi 18 juin 2012

L'école subsaharienne face à une mort lente

L'image a longtemps semblé pittoresque : un enseignant solitaire face à 60 écoliers silencieux assis par terre ou sur des bancs. Avec un peu de chance, un tableau noir et de la craie ; quelques manuels sans âge que les élèves déchiffrent tour à tour. Tant que l'on y percevait une dynamique, cette image, pour dramatique qu'elle soit, semblait belle. Aujourd'hui elle est tout juste tragique car deux écoliers africains sur cinq n'ont aucune école où aller et ce que nous voyons reflète les conditions standard d'enseignement des plus chanceux.

Quel que soit l'angle sous lequel on l'envisage, l'éducation en Afrique subsaharienne est en retard par rapport à la plupart des régions en développement. Une raison évidente en est qu'il s'agit de la région la plus pauvre du continent le plus pauvre. La faiblesse des états et des économies y sont telle que le financement d'un système éducatif public y est introuvable, alors que la majorité des familles africaines ne peuvent s'acquitter des frais de scolarité des écoles privées.

Comment en sommes-nous arrivés là?

L'Afrique ne s'est mise que fort récemment à construire des écoles modernes, c'est à dire distinctes des formes traditionnelles d'éducation. Partie après tout le monde, elle n'avait pas si mal commencé. Le taux brut de scolarisation dans les écoles primaires y était progressivement passé de 39 % en 1960 à 85% en 1982, selon les données de la Banque Mondiale. Certains pays, notamment l'Angola, le Botswana, le Cap-Vert, le Kenya, le Mozambique, le Nigéria et la Tanzanie, étaient même presque parvenus à l'éducation primaire pour tous au début des années 1980.

Malheureusement, le reste de la décennie s'est caractérisée par une profonde régression. Instabilité politique, crise économique et fardeau de la dette ont amené les institutions internationales à préconiser une réduction drastique des dépenses publiques. Le défi de l'éducation pour tous est alors devenu une gageure. Exprimées en pourcentage du produit national brut (PNB), les dépenses publiques pour l'éducation en Afrique subsaharienne ont baissé de 3,8 % en 1980 à 3,1 % en 1988 alors qu'elles avaient augmenté partout ailleurs sauf dans les pays en guerre. La conséquence fut immédiate : hausse des frais de scolarité, réduction du nombre de bourses, triplement du nombre d'élèves par enseignant, la baisse des résultats aux examens, surexploitation des enseignants et érosion globale de la qualité de l'éducation.

Un sursaut plombé...

Conscients du caractère explosif de la situation, les donateurs et les gouvernements nationaux ont promis de redoubler d'efforts pour améliorer le niveau de l'enseignement dans les pays en développement lors de la Conférence de Jomtien sur l'éducation pour tous en 1990.
Les premiers résultats chiffrés ont donné l'illusion d'un sursaut. En Afrique subsaharienne, le taux net de scolarisation à l'école primaire est passé de 54 % en 1990 à 60 % en 1998. Le Bénin, la Gambie, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, le Sénégal, le Swaziland, le Togo et l'Ouganda ont même enregistré des améliorations notables du nombre d'inscriptions à l'école primaire, avec parfois des progrès frappants en matière de scolarisation des filles.

Par des maux silencieux

Ces chiffres flatteurs cachent mal les deux maux qui tuent l'école subsaharienne.
Le premier d'entre eux est la dégradation des conditions matérielles d'enseignement. Notre classe pittoresque qui avait 60 élèves en a maintenant 100. Ils étudient sans manuels, quelque fois sans tableau et dans un bruit assourdissant car l'école qui tenait sur 3 hectares de terre en 1980 est aujourd'hui concentrée dans un bâtiment de 4 étages sur une parcelle de 14 mètres par 25 dans les grandes villes comme Cotonou. La spéculation immobilière est passée par là.  Au Malawi, la puissance publique a été sommée de choisir entre l'embauche des enseignements et l'achat de matériel scolaire au nom de l'orthodoxie budgétaire. Elle a choisi d'en recruter 1400 en se passant de craie! Le résultat est à la hauteur du sabordage: la proportion d'élèves qui ont poursuivi leurs études jusqu'en 5e année d'école primaire a baissé de plus de moitié entre 1994 et 1997 dans ce même pays, atteignant un niveau inférieur à celui du début de la décennie.

Le second mal, plus insidieux est perçu mais pas encore mesuré. Il s'agit de la chute vertigineuse de la qualité de l'éducation.
Les structures de formation des enseignants n'arrivent plus a faire face à la demande pour des raisons démographiques, budgétaires, sanitaires. Pour faire le nombre les états recrutent à bas prix (voire à pas de prix du tout) des vacataires qui n'ont pas reçu l'ombre d'une formation d'enseignant. Dans ces conditions, certains collèges sont devenus des garderies d'adolescents à ciel ouvert où des adultes usent de la violence pour maintenir l'ordre parmi des élèves que le désoeuvrement exaspère. Dans un contexte de mixité et d'ennui, ce tableau déjà sombre devient carrément sordide quand on y ajoute les ravages occasionnés par les grossesses précoces et le VIH. Sur ce point, les chiffres de la Banque Mondiale sont sans appel. Pour l'exemple, le nombre d'enseignants qui meurent chaque année du Sida est supérieur à celui des nouveaux diplômés des centres de formation des maîtres dans la région des Grands Lacs. Le Swaziland a quant à lui connu une baisse importante de son taux net de scolarisation entre 1993 et 1996, en partie parce que trois à quatre enseignants mouraient chaque semaine de cette maladie.

Ceux qui peuvent briser ce consensus mou

Scandale après scandale, beaucoup de parents finissent par se rendre compte que certaines écoles, loin d'être l'instrument de promotion qu'ils espèrent, s'avèrent être de coûteux pièges d'où leur enfants sortent au mieux ignares au pire avec un avenir hypothéqué par une parentalité précoce ou la maladie. Si au début ils se contentaient de déscolariser leurs enfants, ils apprennent progressivement à s'organiser en puissantes associations de parents d'élèves capables de surveiller la qualité des enseignements, mettre sous pression les politiciens locaux, ou même de rechercher des bailleurs privés. La génération de l'école pittoresque a grandi.