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jeudi 4 avril 2013

Les défis de l'Université subsaharienne

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés...

Entre grève des enseignants et des étudiants, ou du personnel administratif, les dysfonctionnements de l'université Burkinabé illustrent assez bien l'état de l'enseignement supérieur dans les PPTE (Pays Pauvres Très Endettés) de l'Afrique subsaharienne. Le fonctionnement chaotique qui en résulte fait peser un danger sur le renouvellement des cadres, accroît la tension sociale et appauvrit l'Etat et les familles. Ces dernières doivent prolonger outre mesure leurs efforts financiers de soutien à l'éducation pour chaque génération.
L'enseignement supérieur est pris dans un cercle vicieux dont les raisons sont multiples.

Lieu de savoir ou arène politique ?

L'université est le lieu de construction de la conscience politique de la jeunesse et les politiciens l'ont compris. Sans doute trop bien. Les universités publiques du Burkina ont été prises dans le piège de la division politique de leur pays. La majorité des étudiants se sont alignés derrière des syndicats estampillés « révolutionnaires », nostalgiques du défunt président Thomas Sankara et se dressent face à d'autres « syndicats » créés par le pouvoir et favorables à ce dernier. Le résultat de ces batailles va de la fermeture momentanée des universités à l'invalidation complète des années universitaires, en passant par la suspension des aides sociales ou la paralysie des services administratifs. Les années blanches ne sont jamais très loin et on voit des situations absurdes, comme par exemple la faculté des sciences et technologies de l’université de Ouagadougou qui commence ses cours de 1ère année 2011-2012 en… Septembre 2012.

Des mauvais choix mal assumés

La mise en place du programme EPT (Education Pour Tous), dont l'objectif est de généraliser l'accès à l'éducation de base, a amené les pays d'Afrique bénéficiaires de l'aide public au développement à faire une politique du chiffre ; le Burkina Faso n'est pas en reste. Sur les 22%(1) de dépenses publiques affectées à l'éducation, seuls 3,3% financent l'enseignement secondaire et 2,6% à l'enseignement supérieur. Le reste - 16,1% - est absorbé par les financements de l'accès à une éducation primaire pour tous ou de la formation des adultes. Cet investissement massif permet certes à 60% d’une classe d’âge d’aller à l’école primaire. Mais le fait que seuls 25% environ en sortent doit interroger sur l’efficacité de cette politique. En attendant, l'université manque de tout : peu d'équipements de Travaux Pratiques, pas ou peu d'accès au numérique, infrastructures d'un autre temps, résidences universitaires vétustes et salaires d'enseignants impropres à susciter des vocations. L'explication de cet état de fait par la pauvreté ou les méfaits du PAS (Programme d'Ajustements Structurels du FMI) ne tient pas. Si faible que soit le budget, des choix d'affectation ont bien été faits au détriment de l'enseignement supérieur et la dégradation des conditions d'enseignement qu'ils induisent sont autant de munitions que les pseudos syndicats utilisent pour faire de la politique.

Des mutations mal gérées

Des changements majeurs tels que la mise en place du système LMD (Licence Master Doctorat)  ou encore l'Enseignements Par Compétences ont été déployés trop vite sans formation du corps enseignant et sans information des étudiants.  Les projets d'infrastructures sont mal gérés et nombres d'entre eux ne voient jamais le jour faute d'argent. La transformation des cités universitaires de Zogona en bureaux des professeurs en est un bon exemple : il a été lancé il y a cinq ans et était prévu pour durer 6 mois. Pour le moment ce n'est presque plus une cité universitaire et pas encore des bureaux de professeurs... Mais il a déjà englouti quelques lignes de financement.

Comment en sortir ?

Le rétablissement de la neutralité politique des lieux de savoir est un impératif. Cela se fera d'abord en remettant les syndicats à leur juste place. Pour les empêcher de politiser des revendications sociales, il faut mettre en place des conditions d'enseignement décentes. Cela passe par un rééquilibrage des ressources affectées à l'enseignement supérieur. Certes l'université manque de tout et l'Etat seul ne pourra pas tout faire, mais plutôt que de lancer des projets qui n'aboutiront pas faute de moyens, il faut concentrer ses finances sur des actions de moindre taille que l’on sait pouvoir mener à bien, de sorte que les résultats des investissements soient visibles dans des délais raisonnables. Pour le reste, il faut nouer des partenariats avec des universités étrangères et des institutions internationales comme ça se fait aujourd'hui ; mais aussi - et surtout - des entreprises qui seules ont les moyens financiers de supporter l’effort de renouvellement et de maintenance des infrastructures d’enseignement. Il le faut, malgré la peur légitime que cela inspire. Dans une situation où les aides internationales font déjà l'objet de marchandages entre Etats, le fait d’assumer pleinement et publiquement des démarches de partenariat public-privé ne pourra que permettre de mieux en organiser les outils de contrôle.

Claude d'Almeida est ingénieur et  membre fondateur de l’ONG Eduq’Aid - www.eduqaid.com - qui porte de nombreux projets d’assistance à l’éducation au Bénin, au Togo et au Burkina Faso.


Références

(1) Données extraites du rapport « Le financement de l’éducation en Afrique Subsaharienne – Les défis de l’expansion, l’équité, et la qualité» - Institut de statistique de l’UNESCO